Comité DAL Dax DAL
Un toit c'est un droit

Lettre ouverte à Monsieur le Maire de Dax

Lettre ouverte à Monsieur le Maire de Dax
On est pas des sauvages

France Bleu Gascogne.

27 août 2008.
Interview d’un SDF : on est pas des sauvages !

30 mars 2025

Rassemblement parvis de la mairie de Dax, samedi 5 avril à 11h00.

Monsieur le Maire,

Vous avez reçu dernièrement notre communiqué concernant la disparition tragique de Thiméo, cet homme sans « chez soi », ainsi que les personnes sans domicile sont désignées par l’association « Collectifs Les Morts de la Rue ». Nous pensons que cette mort tragique aurait pu être sans doute évitée si Thiméo avait eu accès à un accompagnement social adapté. Nous souhaitons montrer ici, à travers son exemple, que la politique menée par la Ville en matière de gestion des problématiques liées aux Sans-Abri est peu efficace, voire contre-productive mais aussi et surtout, qu’elle porte en soi les germes de la désespérance qui contribue à produire d’irréparables drames humains.

Monsieur le Maire, vous projetiez, dans votre programme électoral, d’éloigner les personnes S.D.F. du centre-ville en mettant en avant principalement des moyens dissuasifs (police, caméras…). Or il paraît évident aujourd’hui que cette politique de dissuasion a atteint ses limites, dans l’éradication des lieux de rassemblement des Sans-Abri.

On voit bien là qu’une autre réponse à apporter à ce problème n’est pas d’ordre répressif mais serait plutôt d’offrir un cadre d’accompagnement individualisé capable d’enrayer le processus de précarisation extrême des personnes de la rue. En ce sens, l’accueil de jour existant joue un rôle bénéfique en œuvrant à apporter un temps de répit aux personnes et à résorber, en partie, le phénomène de regroupements censé être à l’origine de tous les maux. Mais le dispositif est insuffisant ici. Nous savons bien que l’existence de structures d’accueil dédiées, en nombre suffisant sur un territoire, est l’une des réponses à la précarité et à l’exclusion des personnes bien plus efficace que la méthode dissuasive. Cette observation n’est pas nouvelle. Déjà en 2012, Les politiques de stigmatisation et de criminalisation menées dans certaines villes étaient pointées du doigt par les ONG de la Fédération Européenne des Associations Nationales Travaillant avec les Sans Abri (FEANTSA) dans le cadre de la campagne « La Pauvreté n’est pas un crime ».

Pour en revenir au drame de Thiméo, et d’après les témoignages de personnes qui l’ont côtoyé, Thiméo était un homme sociable, qui avait des amis, notamment dans la période où il « squattait » au centre-ville et où il fréquentait régulièrement l’accueil du Secours Catholique. La situation a changé à partir du moment où Thiméo fut refoulé sur Saint-Paul-lès-Dax. L’abri qu’il y avait trouvé était en effet très éloigné de ses points de rendez-vous habituels ainsi que de l’accueil de jour. Or il souffrait d’un handicap qui compliquait sérieusement ses déplacements. On finit bientôt par ne plus voir du tout Thiméo sur les lieux de rencontre et on sait aujourd’hui qu’il a mis fin à ses jours. Il est permis de penser que son isolement aura contribué à ce qu’il commette cet acte irréparable. Le cas de Thiméo ne doit rien à la fatalité.

La rue est pleine de paradoxes. Certes, on y trouve de la violence - la première d’entre toutes étant la violence sociale de cet état de fait – mais on y trouve aussi de l’entraide qui permet de tenir le coup et ne peut s’exercer qu’en se côtoyant, entre Sans-abri mais aussi citoyens bien logés. Pour ce qui est de l’accueil de jour, vous reconnaissez vous-même son rôle sociabilisant puisque vous avez finalement apporté la contribution de la commune pour sa réouverture.

Mais en même temps, par votre lutte contre les « appropriations foncières », familièrement nommées « squats », vous continuez de stigmatiser et isoler les gens de la rue. Pour mener à bien cette action d’évacuation des squats, vous avez recruté, il y a quelques mois, des « citoyens vigilants » chargés de les repérer et de les signaler. Cette méthode basée sur la délation, car il s’agit bien de cela dans le fond, est très contestable et aggrave la division sociale. Nous ne pensons pas que cette démarche réponde favorablement, ni efficacement au problème d’occupation de lieux et de logements vacants.

Voilà encore, à la suite, un exemple qui montre que les méthodes ayant cours dans notre ville ne contribuent en rien à éradiquer les problèmes et à améliorer l’inclusion sociale des personnes dans le besoin de logement.

Il y a deux ans, nous demandions le relogement du couple qui a campé durant trois mois devant le cimetière St Pierre. Ce couple avait porté la légitime revendication de la réouverture d’un accueil de jour à Dax. Vous aviez le pouvoir de l’autoriser mais vous n’en avez rien fait. (Pour rappel, en 2007, suite à notre mobilisation sous le pont, TOUS les Sans-Abri de Dax avaient finalement été relogés). Bien que le profil de ces deux personnes relevât des « publics sensibles » tels que définis dans le « Plan Départemental d’Action pour le Logement et l’Hébergement des Personnes Défavorisées dans les Landes » (pdalhpd), vous avez préféré les laisser dans la rue…

Dans cette affaire, la demande de leur relogement était la seule condition posée pour la levée de ce campement. En plus d’ignorer cette demande, vous avez visé trois autres personnes en les assignant à comparaître par devant le tribunal administratif de Pau. Deux d’entre elles n’y campaient pas et la troisième n’y campait plus… Que d’argent dépensé… mal dépensé ! Outre le coût des cinq aides juridictionnelles accordées à ces personnes en situation précaire, plus celui de la procédure, vous avez fait représenter les « intérêts » de la ville de Dax par un avocat bordelais dont on imagine qu’il ne s’est pas déplacé bénévolement. Tout ça pour ça ?

Quant au couple laissé à la rue, sa trajectoire était bien évidemment prévisible : séparation, puis lui, a squatté successivement : un garage, route d’Yzosse, un studio, au quartier de la Torte, un entrepôt vacant, boulevard Claude Lorrin et, à l’occasion chez l’habitant, avec entre chaque lieu, des nuits à dormir « enfermé-dehors », dans des parkings ou des cages d’escaliers avec ses deux chiens.

On le voit bien, c’est cette politique menée par la ville qui, en maintenant ces personnes dans une situation d’errance et de précarité extrême, avec toutes les conséquences que cela induit sur leur existence, favorise finalement la persistance de « squats » !

C’est pourtant une évidence : pour résorber le sans-abrisme et le nécessaire besoin d’avoir un toit sur la tête pour au moins assurer sa survie, la meilleure solution restera toujours la construction de logements avec des loyers accessibles et/ou des hébergements adaptés aux diverses situations.

Dans la panoplie des différentes mesures possibles, celle de la réquisition des différents lieux vacants que prône Droit Au Logement est la solution « d’appoint » la plus rapide et efficace pour palier au retard pris : 4 millions de personnes mal logées dans notre pays (plus de 11 000 demandes de logement social dans les Landes). En outre, appliquée dans un cadre contractuel pertinent, cette loi pourrait permettre, tout en logeant des populations dans le besoin, de préserver et de rénover tout un patrimoine immobilier en conformité avec les exigences climatiques.

Ainsi, lors du jugement pour l’expulsion d’une maison que nous avons occupée pendant presque trois ans à Pouillon, le juge avait pris en considération le fait que cette maison, trouvée à l’abandon, avait été entretenue et préservée grâce aux soins et réparations pendant son occupation. De même, lors de successions, des biens peuvent être gelés par l’indivision durant des années, bâtiments et maisons se dégradent au préjudice même des héritiers, d’autres finissent en déshérence.

Par ailleurs et pour compléter ce sombre tableau, non seulement les Sans-Abri sont privés de nombreux droits (celui de voter par exemple) mais de plus, on le constate dans les faits, les lois en leur faveur sont bafouées par des polices municipales et sont souvent « occultées » par les services sociaux. Pourtant la loi sur le Droit Au Logement Opposable de 2007 (loi DALO) a créé des commissions départementales pour permettre à différents publics d’être reconnus prioritaires dans l’obtention d’un logement. Être dépourvu de logement est LE PREMIER des critères permettant de déposer une demande.

Comment expliquez-vous, Monsieur le Maire, que le CCAS de Dax n’accompagne quasiment jamais de demande, ni informe les intéressé.e.s de ce droit si ESSENTIEL pour eux et elles ? Pire, lorsque ces personnes s’y réfèrent, on leur explique qu’elles n’y ont pas droit ou bien qu’elles ne répondent pas aux critères d’éligibilité : d’autres seraient « plus prioritaires ».

Thiméo, lui, réunissait pourtant bien DEUX de ces critères : celui d’être à la rue et celui du handicap. Comment expliquez-vous, Monsieur le Maire, qu’après plus de deux ans de rue à Dax, il en fût réduit à trouver refuge dans un taudis insalubre au fond d’un jardin ?

Nous regrettons que votre politique de gestion sociale des personnes sans abri consiste principalement à les refouler sur la commune voisine de St. Paul-lès-Dax.

Vous avez choisi d’être solidaire en allouant 10 000 euros pour le département de Mayotte afin d’y créer des hébergements. C’est tout à l’honneur de la ville de Dax. Considérez-vous cependant qu’il a moins d’urgence à Dax ?

Votre politique sociale va-t-elle bien dans le sens de l’intérêt de toutes et tous alors que de trop nombreuses personnes ont passé l’hiver à la rue à Dax, sous tente ou dans une voiture ? D’ici peu, l’accueil de jours va bientôt réduire ses horaires d’ouvertures au motif de fin de période hivernale, comme si à partir de cette date, les Sans-Abri n’étaient plus dans le besoin, notamment les jours de fin de semaine. On peut pourtant bien comprendre que pour un travailleur sans logis, un saisonnier, le dimanche est le jour le plus approprié pour être accueilli, se détendre, laver son linge, etc.

Monsieur le Maire, voilà plus de vingt ans nous avons créé une première association et commencé, notamment, à prendre fait et cause pour les jeunes en errance, un monde que je découvrais alors. Nous avons par la suite créé Le comité Dal-Dax en 2008, à l’initiative de personnes sans domicile qui, à l’exception d’une seule, ont toutes et tous disparu. De notre association, il ne reste plus que deux des membres fondateurs actifs. Cela nous autorise, même peu nombreux, à pouvoir émettre quelques avis sur le sujet d’autant que nous participons encore aujourd’hui à une distribution hebdomadaire et sommes toujours sur le terrain dont nous connaissons bien la réalité.

« Lanceuses d’alertes » avant tout, nos mobilisations ont contribué très concrètement à améliorer le dispositif d’urgence de l’agglomération ainsi que les conditions d’accueil des saisonniers. Nous voyons aujourd’hui que le dispositif d’accueil et d’accompagnement est moins performant. Entre 2010 et 2015, la mission était réalisée par des professionnels polyvalents très investis (et plus nombreux) avec la participation des usagers. Ce travail aurait pu être cité en exemple. De plus, l’accueil du Secours Catholique en centre-ville, désormais fermé, était un espace supplémentaire de convivialité.

La rue tue, Monsieur le Maire. Même un court séjour laissera des séquelles pour la vie, très vite on constate l’apparition ou l’aggravation de pathologies, on y meurt à 49 ans en moyenne, selon les dernières estimations. Nous sommes aussi une mémoire des femmes et des hommes qui l’ont habitée. Pour nous les noms ont des visages que nous n’avons pas oublié :

Bob, 26 ans, retrouvé mort au milieu de ses compagnons d’infortune par un froid matin du mois d’avril 2005, sur les bords du lac de l’Estey. Rejetés comme des parias, ces « Sans-Abri » avaient été violemment expulsés la veille de la maison du garde-barrière, route de Tercis, qu’ils avaient transformé le temps d’un hiver en « Lieu d’hébergement solidaire La Fraternité ». A notre connaissance, Bob (Cédric) serait le deuxième des morts de la rue Dacquois (d’après les critères définis par l’association nationale).

— Ken, (56 ans) en 2008.
— Denis, (env. 45 ans) en 2008.
— Landry, (27 ans), 2009.
— Nadia, (42 ans), en 2012
— Bernard (env. 60 ans) 2016
— Laurence, (46 ans) en 2015
— Keupon, (37 ans) 2009.
— Martial (48 ans) 2009
— Allan, (57 ans) 2010
— Réginald (env. 55 ans)2011.
— Romuald, (37 ans) en 2015
— Yves (env. 45 ans) 2014
— Pierrot (env. 55 ans)2016.
— Dominique (env. 60 ans) 2014.
— Franck (42 ans) 2022.
— Yvon, (env. 40 ans)2018 ?
— Arlindo (env. 50 ans) en 2021.
— Bartek (env. 50 ans) en 2021 ?
— Alix, (35 ans) 2022
— Gilou (env. 50 ans) en 2023.
— Magalie (40 ans), en 2024.
— Blandine (env. 50 ans) en 2024.
— Nico (40 ans) 2024.
— Timéo (env. 35 ans) 2025.
— Cédric (37 ans) 2025.

A l’instar de celui de l’association « Collectif des Morts de la Rue », ce décompte des personnes ayant connu la rue à Dax, est très, très loin d’être exhaustif.

Ce problème requiert une politique adaptée et à but d’inclusion sociale. Nous regrettons que vous n’ayez jamais souhaité nous accorder un entretien, ni répondu à notre dernière lettre ouverte en tant qu’acteurs associatifs impliqués de longue date. Nous restons cependant à votre entière disposition si vous souhaitiez reconsidérer votre positionnement.

— Emmanuel Klein, porte parole du DAL Dax.

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